Dylan in the middle of nowhere

Errance dans le Dakota du Sud

 

Un réveil à Rapid City

 

Donc, je suis sur un fauteuil bien trop confortable pour être réel, dans l’une de ces petites maisons de bois que vous connaissez sûrement. C’est un quartier résidentiel américain classique, modeste, avec des pelouses vertes et des drapeaux qui pendouillent tranquillement devant chaque porche. Un gamin passe à vélo avec le journal, et je le regarde depuis la fenêtre du salon.

Nous sommes dans un airbnb, chez une jeune fille qui doit louer sa maison pour se faire un peu d’argent en plus. Tout est minutieusement préparé, décoré, expliqué sur des petits bouts de papiers (« use remote #1 to turn on the TV, use remote #2 to turn on the sound ! »). Des tableaux et autres décorations made in china ornent la pièce principale et nous rappellent les valeurs de base en Amérique : eat, drink, faith, love.

Ici, presque tout le monde a une maison, même toute petite comme celle-ci, avec jardin et garage. Les appartements sont rares. Tout le monde a la place d’avoir son carré vert et sa propre boîte aux lettres. Et la clim, of course.

Il y a d’énormes câbles téléphoniques qui longent la clôture derrière la maison. Un écureuil s’y ballade, en quête d’un petit déjeuner, avant que la chaleur ne nous écrase tous. Je bois mon Starbucks vanille et je repense au petit déjeuner bien différent que nous avons eu deux jours plus tôt.

Une nuit derrière le Mont Rushmore

Après une longue journée de route durant laquelle nous avions vu la ville de Deadwood, ainsi que le gigantissime rassemblement de moto de Sturgis, nous sommes passés devant le Mont Rushmore presque sans le voir, en quête d’un endroit où rester pour la nuit. En co-pilote aguerrie, j’avais repéré sur une application une petite « climbing area » (comment dire… aire de départ pour de l’escalade ?) dont tout le monde disait le plus grand bien.

Et pour cause. Il y avait là, dehors, un groupe d’une dizaine de personnes qui riaient et se racontaient des choses en buvant des bières. A peine sortis de la voiture, on a été accueillis comme on en a l’habitude maintenant par un chipmunk adorable qui mangeait des baies dans le soleil couchant et jouait à cache-cache avec nous.

Au bout d’une dizaine de minutes seulement, un homme d’une soixantaine d’année est venu jusqu’à nous pour nous inviter à nous joindre au groupe. On hésite un peu, on fait des sourires, on dit « maybe later », on est fatigués.

Et puis, finalement, on y va. Parce qu’ils ont l’air chouette. Parce qu’ils ont des guitares. Parce qu’ils nous appellent de loin, chaleureusement. Ce sont tous des fous de la grimpette, venus d’un peu partout dans le pays. Il y a Jake, joyeux moustachu à la voix tonitruante qui nous joue du blues. Il y a Emma, qui nous ressert des bières en précisant bien que ce n’est pas parce qu’elle fait ça qu’elle n’est pas une femme libre et indépendante. Il y a deux ou trois jeunes couples installés dans des fauteuils gonflables sous des plaids. Il y a aussi la très belle mais abimée Lil’Bit, la cinquantaine, qui discute avec moi avec beaucoup d’humour et me tape des Lucky Strike parce qu’on ne les trouve plus aux Etats-Unis.

Les feux sont interdits mais il y a des bougies.

« No fire pits, they said, ahah ! »

Je me décide à prendre ma guitare (oui, parce que j’ai trouvé une guitare finalement, mais ça c’est une autre histoire). Ils se la passent à tour de rôle et l’essayent un peu, me font des compliments, l’accordent, l’explorent, donnent leur avis sur l’énorme pet que je lui ai infligé trois jours plus tôt (« Oh no really, it’s nothing ! »).

On joue nos chansons tour à tour. « Hey, Raphaelle, it’s your time to shine! » me lance Emma. Alors je joue et je chante, Kévin me suit. Au bout d’un moment, je me lance sur « Je suis fils de » (spéciale kassdédi à mes ukufux et surtout à ma chouette qui nous a appris cette superbe chanson!). Le refrain fait « La la la », donc ils chantent avec moi, et se congratulent en riant de savoir parler français.

Celui qui était venu nous voir dès le début, plus tout jeune mais tout fou et très bavard, nous chante des chansons en espagnol. Il nous raconte qu’il a eu un accident de scooter un jour en France et qu’il avait beau crier, personne ne venait l’aider. Jusqu’à ce qu’il dise qu’il était américain.

« Une beau pays, la France ! »

Je me lance sur Blowin in the wind et on chante tous en coeur ce bon vieux Dylan. Chacun raconte la fois où il l’a vu en concert, la première fois qu’il a entendu cette chanson… C’est comme dans une carte postale.

Quelle chaleur humaine. Quelle gentillesse. Quand on va enfin se coucher dans notre van il fait déjà très noir, et on a promis juré craché de prendre le petit déjeuner avec eux le lendemain.

A l’aube ils sont tous là et nous accueillent avec du café chaud. Je sors notre carte du pays et je dessine dessus le trajet qu’on a déjà effectué. Ensuite, je demande à ceux d’entre eux qui le veulent de mettre un point sur la carte : « You want the place where I’m from or the place where I live ? »     As you like, my friend.

Ils écrivent leurs noms un peu partout, nous montrent les trajets qu’ils ont fait pour venir jusqu’ici, nous proposent encore un peu de café, et on repart au moment où ils commencent à enfiler tout leur attirail pour la grimpette.

Raphaëlle

 

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