Meeting James

in Toledo

Donc, en quittant Portland, on s’est dit qu’on avait pas envie d’aller à Seattle. Du moins, pas tout de suite. On voulait de la nature. On a annulé notre réservation et on a filé sur l’Interstate 5 qui relie le Canada au Mexique, en prévoyant de bifurquer pour rejoindre Olympic National Park, à la pointe Nord-Ouest du pays.

Seulement voilà. On a fait une pause sur un aire d’autoroute, et il y avait ce type, assis sur une chaise de pêcheur, un tout petit chien allongé à côté de lui. Et le type jouait de la guitare pour se faire un peu d’argent. Il nous a tout de suite parlé : il voulait nous acheter une cigarette. On lui en a offert une (« no, no, really, you’re not gonna pay for it! »), on s’est esquivé poliment, on a fait notre pipi, on a tournicoté un peu, et il continuait de nous faire des sourires et des regards. Alors j’ai fini par y aller carrément. Cinq minutes plus tard, j’étais assise par terre, une guitare dans les mains, mes partoch étalées sur le sol, et on jouait des morceaux chacun notre tour en essayant de suivre l’autre du mieux qu’on pouvait.

A un moment, il m’a dit que Kévin avait l’air très amoureux de moi. Je lui ai dit « Hey, I hope, ‘cause he’s stuck with me now ! »

Le type nous montre des vidéos. Lui, sur cette même aire d’autoroute, jouant en pleine nuit avec un saxophoniste qui passait par là. Son neveu, Mason, qui joue de la guitare et chante du blues sur scène le jour de son diplôme du lycée, avec une pêche d’enfer.

Il veut m’entendre jouer. Je me lance sur Jeune et con (« It’s like uuh, Young and Assholes ? ») et Kévin me suit. On chante tous les deux, James et Tim chopent rapidement le truc et me suivent en souriant.

« Yeah it’s really good, really ! »

On se détend. Mais on découvre le premier malentendu : je ne veux pas une guitare souvenir, je veux une guitare avec laquelle je puisse jouer ! Tim en a une qui me plaît énormément, mais il en veut plus que ce que j’en propose, ce qui est normal. James nous quitte pour faire un aller retour chez lui et en chercher une autre.

On reste avec Tim, posés là, au milieu de nulle part, et on discute. Il n’a jamais voyagé. Il rêve depuis petit de vivre en Californie (« I remember the palms everywhere ! » mais il a ses parents et ses enfants ici. Sauf sa fille, Mandy, qui vit dans l’Ohio et essaye de l’appeler. Il dit qu’il ne sait pas écrire de textos, je le fais pour lui. Elle se marre et lui demande combien de temps ça lui a pris.

On reste comme ça longtemps, à discuter, jouer des morceaux, parler du monde, des films, de la France, de James qui a un don mais passe son temps à entrer et sortir de prison parce qu’il va couper des arbres pour fabriquer des instruments de musique, sans permis. Il se retrouve en prison, on lui enlève son permis de conduire, il sort et se fait attraper à conduire sans permis, et ainsi de suite… « He’s in trouble all the time ! »

Tim nous fait visiter. Il a construit toute la baraque avec le bois du coin, et les pierres des rivières. Il cuisine sur un vieux poêle, se douche dans la nature, sauve des chatons sortis des bois et chouchoute une minuscule chienne hystérique qui se frotte l’arrière-train par terre sur plusieurs mètres au moindre petit bonheur. Il collectionne des vieilles cassettes et des vinyles. Willie Nelson est partout. Il peint, aussi, et nous montre l’une de ses toiles. Un peu kitch, mais sacrément chiadée.

James revient, accompagné de sa copine, Kimberley. Il a dans les mains une guitare sèche classique qui n’a qu’une seule corde en nylon et un bridge cassé. On découvre le second malentendu : je cherche ce que j’appelle moi une folk, avec des cordes en métal (« steel strings ! »). Une folk, pour eux, c’est juste une vieille guitare. Ils débattent un moment. On laisse tomber, sans chagrin : une belle rencontre vaut bien plus.

Tim nous donne son adresse, qu’il prend le temps d’écrire soigneusement sur un papier. Kimberley nous écrit la sienne aussi, pour joindre James. Non, hélas non, on ne peut pas rester pour le festival de musique de ce week-end. Oui, on fera attention sur la route. On leur promet de leur envoyer les photos, et des nouvelles. On se serre dans les bras (ce qui est rare ici!), et je dépose discrètement un petit billet sous l’essuie-glace de James, pour le dérangement.

On a continué à rouler, mais on est pas allés jusqu’à Olympic Park. J’ai commencé à écrire l’histoire sur une aire d’autoroute, perdue au milieu de nulle part, au réveil, un peu sous la pluie, entre des sapins gigantesques. J’ai terminé mes onion rings de la veille, un peu figés. Un jeune homme, sorti de son sommeil, m’a fait un grand signe de la main amical avant de reprendre la route. Tout à côté, un homme ronflait presque aussi fort que son camion.

Plus de batterie.

Je termine l’histoire, donc, chez Denny’s, où l’on prend enfin un authentique petit déj’ américain, même si on a déjà l’estomac bien rempli de tant de gentillesse qui continue d’abonder de toutes parts, y compris avec notre serveuse Jessica qui vient nous voir toutes les 5 minutes pour s’assurer qu’on ne manque de rien.

 Je prends un free-refill de café.

Raphaëlle

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